Ils en étaient à leur troisième jour de voyage. Depuis Sorvietto-Grande, ils avaient quitté l'asphalte rectiligne des voies rapides conduisant à Santobello, pour les chemins caillouteux qui, au-dessus de la départementale, s'enroulent autour du monte Nero.
Rivés à leurs puissantes Yamaha, chacun de leurs mouvements marquait la volonté de dominer les soubresauts des machines, et sous les bottes et les blousons de cuir, la sueur surchauffait les membres alourdis et desséchait les lèvres. Après l'ivresse de la vitesse, la souffrance s'instituait en besoin pour retrouver le corps : ils la voulaient.
En tête, l'imposant cheval d'acier de Léo se frayait un passage difficile à travers les entrelacs buissonneux qui se développaient sous la forêt de chênes verts, camouflant d'imprévisibles obstacles. Derrière, s'engageant sur le chemin tracé, Carla suivait avec une surprenante maîtrise. Sa silhouette asexuée, longiligne et frêle, semblait gagner par la souplesse ce que celle de son compagnon obtenait par la force. Elle était fière de ne pas être à charge même si parfois, avec une injuste intransigeance, Léo lui criait quelque obscénité à la suite d'une manœuvre maladroite. Routarde elle l'était autant que lui, depuis au moins autant de temps que Lui. Elle avait dépassé ses frayeurs dans de longues randonnées solitaires, partagé les solidarités qui interpellent lors de fugaces croisements, prêtes à marquer l'arrêt. Seule elle se sentait sûre. A deux complice, pas assistée.
Les obscénités de Léo lui revenaient comme un rempart qu'il élevait entre elle et lui quand la tendresse devenait danger, virtuelle atteinte à sa liberté.
Elle ne devait rien espérer.
Ils abordèrent un promontoire dégagé. En contrebas, une langue de mer verte et brune léchait un rivage étroit. Derrière eux, le maquis se piquait de cistes, de myrtes, d'arbousiers. Un troupeau de brebis paissait. Au bruit des moteurs le pâtre se leva, scruta les visiteurs aux prises avec leurs étranges déhanchements. Léo immobilisa sa machine. Choix du site sur une inspiration sans appel, c'était toujours ainsi. Il se tourna vers sa compagne, la regarda ôter son casque, ses gants, ébouriffer son abondante chevelure fauve. Il se déchargea aussi sans un mot et étancha sa soif en urgence à même le goulot de la gourde que lui tendait Carla.
Suivit alors la lumineuse récompense.
Au terme de leur itinéraire aventurier l'instant donnait à voir, au-delà de l'horizon, les frontières de l'irréel.
Silence, vertige, jouissance.
La peau encore mouillée de sueur, le souffle suspendu, ils saluaient la divine beauté du soir tombant sur ces terres isolées et sauvages. Ils se mélangeaient par l'esprit et par tous leurs sens en éveil à cet univers liquide et minéral où le temps, avec sa tranquille indifférence, scandait pourtant la vie : sur la mer, le soleil amorçait sa retraite nocturne et immobile le pâtre se nourrissait des voyageurs.
S'arrachant à sa contemplation, Léo sortit sans plus attendre un livre chiffonné d'une sacoche de sa Yamaha, saisit la jeune femme par le cou et l'obligea à s'asseoir par terre, entre ses jambes. Ils se trouvaient ainsi à même hauteur d'épaules et de loues, leurs cheveux longs se mélangeaient. Ceux de Léo, argentés et bouclés, opposaient un baroque contraste à la masse rousse et crépue dont se parait le visage de sa compagne. Il y avait une sorte de ressemblance dans les deux visages rapprochés. Même regard comme suspendu à un ailleurs peuplé d'absence, même pureté des contours fixant un reste d'adolescence. Entre violence et complicité, le mimétisme soulignait davantage encore l'étrangeté du compagnonnage.
Carla stabilisa son appui, frotta ses fesses contre le sexe de Léo puis, selon le rite, se fit lectrice à la fois docile et ardente de l'oeuvre étincelante qui obsédait son compagnon. Sa voix rauque montait de profondeurs insoupçonnées, s'étouffait aux ponctuations comme une lame de fond venue mourir sur les crêtes cassées d'un ressac. Elle investissait chaque mot d'une sensualité contenue, respectueuse, traduisant l'émotion de la lecture visuelle. Une interprétation quasiment religieuse que Léo écoutait de tous ses muscles tendus, chevillant Carla jusqu'à la douleur. Le visage de l'homme était devenu austère. Les yeux mi-clos, il communiait dans on ne sait quelle messe ni quel dieu, mais Carla devinait que ce récit le ramenait à des temps lointains, abolis, et singulièrement présents. Les feuillets jaunis du Rivage des Syrtes s'ouvraient et se refermaient sur le secret de l'autre.
Toute erreur de la part de la jeune femme pouvait être fatale, faire basculer une durée précaire, cisaillée par l'angoisse. En attendant demain et la rupture, elle lisait.
Insensiblement, sa voix était devenue plus monocorde comme si l'interprétation n'était plus désormais qu'une formalité mineure. Par le génie de l'écrivain, elle devenait l'héroïne non-imaginaire d'un vécu immédiat et réel :
" Vanessa m'emportait dans la nuit légère. Je me rassemblais en elle. Je la sentais auprès de moi comme le lit plus profond que pressentent les eaux sauvages, comme au front le vent emportant de ces côtes qu'on dévale les yeux fermés, dans une remise pesante de tout son être, à tombeau ouvert. " Bouleversée par tant de beauté, Carla s'immobilisa. Le livre glissa de ses mains tremblantes. Femme aimée, douloureuse chimère, abstraction de créateur. Tu me modèles sous ta plume et tu me fais telle qu'en ton désir. Rassurante, puisque je suis page blanche. Silencieuse, c'est toi qui parles Tes mots d'amour n'ont aucun risque de rencontrer en écho les miens. Et ceux que tu me prêtes t'appartiennent, je ne les dis qu'à travers toi. Ah, cet amour que tu me portes. Finies les frayeurs, la suspicion, la fuite. Merveilleuse réconciliation. Tu m'aimes et tu me rends mon âme. Mais à quel prix. Je n'existe qu'au moment où, au plus profond de toi, tu étreins un rêve.
Carla sortit du songe. A ses pieds, Le Rivage des Syrtes offrait ses pages cornées à un vent de poussière comme pour ensevelir ses fantômes et leur illusoire histoire d'amour.
Elle vit Léo se baisser, secouer le livre, lisser méticuleusement les pages chiffonnées. Il paraissait gagné par une intense lassitude et son visage avait à nouveau revêtu son masque d'austérité.
L'angoisse submergea Carla. La vérité lui apparaissait soudain révélée. La folie, pressentait-elle, était au coeur du drame qui forcément se jouerait dans ce théâtre antique.
Fuir. Retrouver le monde, la ville grise, toucher de bonnes grosses mains amies. Oublier le cauchemar qui hantait ce masque de mort - vivant, l'hostilité de ces lieux trop beaux pour être hospitaliers. Le désert a des raisons d'être désert. Il n'appartient qu'à des êtres en transit.
Fuir. Retrouver la vie.
Déesse aux pieds ailés, Carla enfourcha sa Yamaha,
Réussit d'une première poussée à actionner le démarreur. Un frisson parcourut son dos, l'arrêtant net :Léo venait de poser sa main sur son épaule. Elle réalisa l'absurdité de sa démarche. En moins d'une minute il l'aurait rattrapée.
Statue de pierre, le pâtre n'avait pas bougé.
Enigmatique témoin, il observait.
Il vit l'homme prendre à deux mains le visage de sa compagne puis, dans un geste d'infinie douceur, longuement le caresser.
Elsa Ferrante posa son stylo.
Des allées de la Villa Romaine s'élevaient les senteurs entêtantes des magnolias géants, des grenadiers à fleurs pourpres, celles hespéridées des mandariniers.
Elle respira avec volupté.
De sa fenêtre, elle voyait la nuit s'approprier les recoins moyenâgeux de la Piazza Santa Maria dei Fiori. Ici, pensait-elle, rien n'avait vraiment changé depuis le quattrocento. Les mêmes cris stridents des mauvais garçons trouaient la nuit et au petit matin les rives du Trastevere rendaient parfois une victime qui ressemblait au Caravage. Elle relut avec humilité les premières pages de son manuscrit. Mesura le chemin à parcourir. Saurait-elle donner chair et sang à ses personnages, cheminer sur les fils croisés du mystère, des passions, des ambiguïtés? trouverait-elle jamais la voie royale qui transporte de l'autre côté du miroir? Elle souligna les lignes empruntées à l'oeuvre emblématique de Gracq, qu'elle admirait. L'Art façonnait ici un univers magique porté par la beauté. Elle sentit le découragement l'envahir. Il lui faudrait tout recommencer sinon tout abandonner.
Pourtant, elle en était sûre, l'important était ailleurs. Pour son bonheur, n'avait-elle pas posé, à sa mesure, la première touche d'un acte créateur? Par lui la vie se colorait, reprenait sens. Elle existait.
Elsa Ferrante alluma une cigarette. Brossa sa chevelure rousse et crépue. Enroula une écharpe de soie blanche autour de son cou.
Appela Léo.
Une nouvelle métamorphose présiderait à cette nuit. Une nuit qui, comme la création, était à inventer.
>>>>>>> RETOUR A LA SELECTION